L'écologie dans le Douaisis, avec et pour vous !Nicolas Froidure

Nucléaire : l’entêtement, principal risque ?

À l’heure où le développement des énergies renouvelables explose, où les solutions de stockage de l’électricité se multiplient, le gouvernement s’entête dans la voie du nucléaire. Une stratégie exposant la France à un risque élevé de fiasco énergétique.

À droite comme au centre (et également pour les communistes), le nucléaire fait figure de messie et les renouvelables de boucs émissaires. Pour les socialistes au travers de la position défendue par Raphaël Glucksmann, une sortie du nucléaire n’est plus envisagée (quels qu’en soient les termes…).

Il ne reste plus que les Écologistes et la France Insoumise pour s’y opposer et tracer une autre voie.

Revenons ensemble sur le nucléaire, ses particularités et l’arbitrage qu’il représente en opposition à une stratégie visant à obtenir une énergie 100% renouvelable à terme.

Definition 🔗

Quand on parle d’électricité d’origine nucléaire aujourd’hui, on parle essentiellement de fission nucléaire au sein d’un réacteur. Il s’agit de profiter de la chaleur que dégage le processus de fission pour produire de l’électricité via de la vapeur d’eau. Parfois, la chaleur fatale (chaleur résiduelle résultant du processus de production d’électricité) peut-être réinjectée dans une réseau de chaleur.

Ce procédé se distingue peu d’une centrale à charbon ou au gaz au niveau de la génération puisqu’il s’agit de produire de la vapeur pour la convertir en électricité.

Photographie de la centrale électrique d’Hornaing.

La différence réside dans le fait que la fission, contrairement à la combustion d’énergie fossile, n’émet pas de dioxide de carbone (le CO2 qui provoque le réchauffement de notre planète).

En revanche, ce procédé comporte des risques sans comparaison, de part leur dimension et leurs dégâts potentiels, avec les autres sources d’énergie. On peut citer les incidents nucléaires de Fukushima ou Tchernobyl qui ont nécessité des mesures de confinement inédites pour tenter de protéger l’environnement de ces centrales de la pollution radioactive.

Il est également important de noter que, bien que la fission ne produise pas de CO2, le nucléaire reste une énergie fossile (l’Uranium étant exploité dans des gisements miniers). C’est également une énergie tributaire de pays étrangers pour l’extraction de l’Uranium.

Bien entendu, le nucléaire dans tout son cycle de vie produit du CO2 : transport et traitement des matières premières et du combustible usagé, béton nécessaire aux centrales, mais aussi au confinement des installations victimes d’accidents, stockage des déchets…

Ce qui nous amène à une autre caractéristique de la fission nucléaire : la production de déchets hautement radioactifs d’une durée de vie variable allant jusqu’à plus de 100 000 ans.

On conçoit donc bien que le recours au nucléaire n’est pas une décision à prendre à la légère, avec le risque d’incidents et la production de déchets qui devront être gérés sur des temps géologiques…

Une technicité difficile à gérer 🔗

Autre spécificité du nucléaire, sa très haute technicité. En effet, la maîtrise (relative étant donné les précédents accidents) de cette source d’énergie requiert des ingénieur⋅es de haute volée et des technicien⋅ne hautement qualifié⋅es.

En effet, avec ses 220 000 collaborateur⋅ices, la filière nucléaire représente 7 % de l’emploi industriel en France. Malgré cela, l’EPR de Flamanville a cumulé les dérapages :

  • la centrale devait être prête en 2012 (après une autorisation signée en 2007), c’est finalement avec 12 années de retard que cette dernière devrait démarrer,

  • elle devait coûter 3.3 milliards d’euros, elle en coûtera finalement 19.1 milliards soit presque six fois plus chère que prévue.

Ces déboires ne sont pas isolés, les EPR d’Hinkley Point (au Royaume-Uni, 20 milliards d’euros de surcoût, toujours en construction), Olkiluoto 3 en Finlande (10 années de retard) sont également concernés. Seul l’EPR de Taishan (Chine) semble avoir tenu les délais, mais a subi des arrêts depuis.

Comme le démontrent les déboires des constructions d’EPR, maintenir un tel niveau de technicité est complexe au siècle de l’instantané et du divertissement permanent.

De plus, alors que les jeunes générations aspirent à contribuer à la transition écologique (l’IMT Lille-Douai a même fait sa mue pour devenir un éco-campus cette année), les candidat⋅es ne se précipitent pas au portillon du nucléaire.

La filière nucléaire fait face à des difficultés de recrutement selon Cadremploi. De quoi générer les prochains retards…

Des faiblesses intrinsèques 🔗

Le nucléaire, au delà de sa propension à déraper au stade du projet, a également plusieurs faiblesses à considérer :

  • des déchets et un démantèlement qui grèvent leur modèle économique : il est difficile de trouver un équilibre qui prenne en compte tout le cycle de vie du nucléaire : on voit difficilement quelle rentabilité peut permettre de payer des personnes pour ne serait-ce que garder l’entrée d’un stockage de déchets pour 100 000 ans,

  • comme toute source d’électricité à partir de vapeur, elle consomme beaucoup d’eau. Or, les sècheresses successives et le réchauffement climatique représentent un problème pour ce type d’installation,

  • souvent côtières, ces installations sont vulnérables aux risques de submersion (la centrale de Fukushima a subit un tsunami ce qui a provoqué un accident industriel grave avec de très importantes répercussions encore perceptibles aujourd’hui) ou de crue,

  • elles nécessitent du combustible et donc le maintien d’une chaine d’approvisionnement (quand des panneaux solaires / éoliennes nécessitent peu de maintenance),

  • elles sont fiables, mais un accident, si peu probable soit-il, peut arriver et dans ce cas, les conséquences sont extrêmement graves : radiation, inhabitabilité sur des kilomètres à la ronde

Ces faiblesses sont souvent évoquées et je n’entrerai pas dans le détail pour en creuser d’autres plus actuelles.

Passer le nucléaire au forceps 🔗

Dans ces conditions, comme souvent lorsque la réalité disconvient avec les certitudes de nos gouvernant⋅es, la tentation est de casser le thermomètre. Ainsi, la fusion de l’IRSN et l’ASN a été votée récemment par le parlement.

Faut-il s’aligner avec le cadre règlementaire de la Chine pour éviter les dépassements de délai et de budget dans la construction de nouvelles centrales ou pour exploiter des centrales nucléaires avec un seuil de rentabilité acceptable ? Nous sommes en droit de nous interroger sur ce point.

Le 100% renouvelable : alternative crédible ? 🔗

Nous l’avons vu lors de ma critique du livre de Jacques Vernier, même à droite, il y a des personnes qui croient à l’avenir des énergies renouvelables.

Pourquoi ne pas profiter de la fin de vie de nos centrales nucléaires existantes pour emprunter le même chemin que des pays comme l’Allemagne ou l’Islande tout en bénéficiant d’une énergie décarbonée le temps d’effectuer cette transition ?

Aujourd’hui, le solaire est devenu moins coûteux que le nucléaire, l’éolien est moins carboné que le nucléaire alors pourquoi s’en priver ?

Le principal grief qui est fait aux énergies renouvelables est leur intermittence. Ainsi, en Allemagne, le fort déploiement des énergies renouvelables et l’abandon du nucléaire s’est accompagné d’un recours à des énergies réputées pilotables : gaz, charbon, lignite… Pourtant cette année, l’Allemagne est tout de même parvenue à produire 50% de son électricité via les énergies renouvelables.

Elle prépare ses centrales au gaz pour recevoir de l’hydrogène tout en développant des partenariats avec le Maroc pour le produire de l’hydrogène vert. L’hydrogène blanc de son côté, commence à être sérieusement envisagé et pourrait offrir une source tampon pour effectuer sa transition énergétique.

Le stockage : un problème en cours de résolution ? 🔗

Pour gérer l’intermittence des énergies renouvelables, les solutions de stockage doivent être développées. Mais savez-vous que les premières stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) ont été développées pour pallier aux difficultés introduites par le nucléaire dans le mix électrique français ?

Le nucléaire est une source d’énergie constante, mais pas aisément pilotable non plus. Démarrer ou arrêter une centrale nucléaire ne se fait pas d’un coup de baguette magique. Selon EDF, il faut près d’un mois, 200 personnes et 4000 opérations pour redémarrer un réacteur nucléaire.

Avec les énergies renouvelables l’enjeu existe également mais heureusement, il est amoindri par la complémentarité des différentes sources de production :

  • le solaire est intermittent, mais prédictible : il produit le jour, quasiment pas la nuit et un peu moins en hiver. En revanche, les périodes de non production sont courtes (les nuits durent 7 à 10 heures en France) et permettent donc d’utiliser des méthodes de stockage de court terme ou à capacité limitée (volants d’inerties, stations STEP…),

  • le vent est intermittent, un peu moins prédictible, mais produit généralement plus quand le solaire produit moins : temps nuageux, hiver… cependant, il est plus réparti que le solaire.

Il existe même des énergies renouvelables constantes et/ou pilotables :

  • la biomasse,

  • la méthanisation,

  • l’hydroélectricité.

Les solutions de stockage sont de plus en plus crédibles et bon marché. Le prix des batteries ne cesse de chuter et les innovations en la matière sont nombreuses (batteries solides, batteries sodium ion…).

Autre voie, la coordination. Saviez-vous que le système des heures pleines et heures creuses a longtemps eu pour objectif de lisser la consommation pour coller à la production nucléaire ? Si nous sommes capables de créativité pour lisser la consommation, nous pouvons l’être pour la faire coller à la production renouvelable.

Il est tout de même fâcheux que le techno-solutionnisme de nos dirigeant⋅es s’arrête au seuil des energies renouvelables…

L’effacement de la consommation 🔗

L’une des différences fondamentales entre un mix 100% renouvelable et une production d’origine nucléaire est l’autoconsommation. Personne ne peut improviser sa centrale nucléaire dans son garage, mais il est tout à fait possible, et même de plus en plus fréquent, de parvenir à effacer complètement sa consommation électrique du réseau tout en en réinjectant une partie.

Le couple panneaux solaires et batterie résidentielle est de plus en plus plébiscité par les particulier⋅es et il se pourrait bien qu’EDF ait des difficultés à vendre son électricité à des personnes devenues autonomes avant le démarrage du premier EPR.

Le développement de la voiture électrique vient avec une technologie "vehicle to grid" (V2G) qui permet à une automobile de réinjecter du courant en période de baisse de production. Avec 37,9 millions de voitures en service, si demain elle deviennent toutes électriques et V2G, cela fait 40kWh × 37.9M = 1.7TWh de stockage potentiel, un gisement énorme comparé aux 5GW de stations STEP déployées aujourd’hui en France (il n’est pas souhaitable de garder autant de voitures en circulation mais même en divisant ce chiffre par 10, l’ordre de grandeur est conséquent).

L’auto-consommation permet, au delà d’une certaine autonomie énergétique, une forme d’émancipation individuelle. Des économies substantielles pour les ménages sont à la clef et elles permettent de sensibiliser les populations à leur consommation et surtout, à l’adequation entre leur production d’énergie et leur consommation.

Si la France investissait massivement dans la production solaire par les particulier⋅es (avec des aides généreuses et conditionnées aux revenus), elle s’arrogerait, par la bande, la diligence de ses citoyen⋅nes pour faire correspondre leurs habitudes à leur capacité de production électrique.

La sobriété 🔗

En misant sur l’atome et un chimérique futur d’abondance énergétique, le gouvernement évite de répondre à la question principale, dès lors que l’on évoque la transition énergétique : la sobriété.

Elle est un des fondements de la stratégie 100% renouvelables.

En effet, la promesse d’une grande quantité d’énergie dans les décennies à venir grâce à des EPR flambants neufs permet d’esquiver la question des économies d’énergies : rénovation énergétique des bâtiments, efficience des processus de production industrielle, consommation au bon moment, effacement intelligent… tous ces sujets méritent d’être creusés comme le suggère la maxime désormais bien connue, “la meilleure énergie c’est celle qu’on ne consomme pas”.

Faut-il développer le nucléaire pour pouvoir s’exposer 7j/7 à des nuisances visuelles telles que les publicités numériques ?

Doit-on investir massivement dans le nucléaire ou dans l’isolation de nos logements, le remplacement de nos lampadaires ?

Considérations géopolitiques 🔗

Enfin, d’un point de vue géopolitique, le nucléaire représente une vulnérabilité importante. Les problèmes observés avec la guerre en Ukraine le démontrent ; une production électrique centralisée permet des nuisances importantes en touchant un nombre réduit de cibles.

Là où il est envisageable de détruire les 18 sites nucléaires en France, il est improbable de détruire chaque panneau solaire ou éolienne dans une frappe coordonnée.

Au delà du risque que représentent les centrales en cas d’attentat ou de guerre, elle provoquent également la nécessité de transporter l’électricité sur de longues distances là où une production décentralisée ne nécessite que d’équilibrer les territoires qui peuvent, d’ailleurs, viser l’autonomie à leur propre échelle, faisant de chaque collectivité un acteur potentiel de l’équilibrage du réseau.

Ces lignes à haute tension représentent également des points stratégiques en cas de conflit. On peut se dire que nous ne sommes pas prêt·es de revoir la guerre en France ou suivre la fameuse loi de Murphy et se préparer au pire. Pour ma part, c’est simple, qui peut le plus, peut le moins !

Le nucléaire : un jacobinisme bien français 🔗

Loin de “l’empouvoirement” de ses citoyen·nes (mais aussi leur responsabilisation) que proposent les énergies renouvelables, le nucléaire est également une philosophie verticale : une centralité importante (quelques dizaines de lieux de production) et un contrôle en haut lieu. Finalement, c’est très jacobin, très vertical, très français.

Là où les énergies renouvelables proposent une forme d’indépendance énergétique (une subsidiarité organisée de la production), c’est finalement une dépendance que le nucléaire promeut, presque une indigence, si l’on considère que seul un grand groupe multinational (voire un conglomérat de groupes…) peut en fait produire ce type d’électricité. C’est aussi une dépense, du point de vue de notre balance commerciale, pour les combustibles qui sont importés.

Bref, vous l’aurez compris, je ne suis pas favorable à de nouvelles centrales nucléaires, mais plutôt pour fermer progressivement nos centrales nucléaires à mesure que nous achevons notre transition : sobriété, émancipation et indépendance en seraient le fruit. Car après tout, nous nous devons plus que la lumière !

Publié le dimanche 12 mai 2024 à 20:00:00.