
L’avènement de l’intelligence artificielle bouscule bien des domaines. Aujourd’hui je souhaite parler d’un domaine qui me concerne, le développement logiciel.
En effet, en tant que professionnel du secteur, et enseignant occasionnel, je suis directement touché par l’impact de l’intelligence artificielle sur cette profession.
Loin de moi l’idée de rejeter en bloc l’intelligence artificielle. En effet, dans le contexte professionnel, je l’utilise régulièrement via une processus précis :
d’abord une phase d’idéation dans laquelle je demande à l’intelligence artificielle de résoudre un problème qui se pose actuellement sur le logiciel que je conçois,
ensuite une phase d’appropriation où je revois le code de l’intelligence artificielle, je le fais mien, et bien souvent il y a encore beaucoup de travail de ce côté,
enfin, une phase de maturation durant laquelle l’intelligence artificielle m’aide à exercer un jugement critique sur le code que je viens de produire et qui auparavant était exercé uniquement par des pairs.
Ce processus conserve l’humain au cœur de la création. Mais il utilise l’intelligence artificielle pour améliorer la qualité du code produit.
Cependant, ces derniers temps, nous avons vu l’avènement d’une intelligence artificielle qui code des logiciels entiers de bout en bout. À l’image du slop que l’on peut retrouver sur internet, les intelligences artificielles sont capables de produire des boîtes noires au code incompréhensible pour leurs auteur·es mais à l’utilité réelle.
Plus récemment, grâce au logiciel REA (pour Reverse Engineer Anything), le studio ArtCraft a bouleversé le monde du logiciel en reproduisant totalement, en quelques semaines, des produits propriétaires tels que Word, Excel ou PowerPoint…
La question qui se pose donc à l’industrie du logiciel est : le logiciel privé peut-il encore exister avec ce nouveau paradigme ?
Comme toute tentative de prospective, il est difficile d’être catégorique. Je parie tout de même sur le fait que le logiciel privé vit ses derniers instants.
Le logiciel privé a longtemps vendu l’illusion d’une valeur patrimoniale intrinsèque protégée par l’opacité. Or, si une IA est capable de reproduire un logiciel en quelques semaines, ce n’est pas le service qui s’effondre, c’est le mythe du code secret comme avantage concurrentiel. La valeur ne réside plus dans le fait de cacher la recette, mais dans la capacité à auditer, maintenir et garantir le fonctionnement d’un système. Et le logiciel libre permet d’en apporter la preuve rigoureusement.
En bon libriste, j’ai toujours défendu le logiciel libre et le fait de pouvoir accéder au code des applications que l’on utilise, de pouvoir le modifier et le redistribuer. C’est pour moi fondamental (je produis d’ailleurs un grand nombre de librairies et logiciels sur la base de ces principes).
Malgré les perturbations que cela va causer à court et moyen terme, notamment sur l’emploi, je pense que c’est en fait une très bonne nouvelle.
Vous l’aurez deviné, je ne pleurerai pas sur le sort des géants du logiciel qui, avec leurs logiciels privateurs, nous enferment dans des carcans qui ne sont pas forcément adaptés à nos besoins, mais plutôt dirigés vers leurs propres intérêts.
Aussi, dans un monde où il suffit de disposer de la documentation d’un logiciel pour en faire des directives et spécifications pour une intelligence artificielle, à quoi bon cacher le code que l’on produit ?
Alors faut-il prendre pour acquis le fait que l’industrie du logiciel va s’effondrer et que n’importe qui pourra, moyennant un prompt IA, créer le logiciel qu’il veut ? Je ne pense pas.
L’intelligence artificielle peut faire beaucoup de choses, mais elle ne peut pas, intrinsèquement, créer de la confiance. En effet, même les plus grand·es expert·es en intelligence artificielle sont bien en mal d’expliquer leur fonctionnement interne au-delà des principes mathématiques qui la gouvernent.
Faut-il pour autant se passer de cet allié qui améliore la qualité, la rapidité des développements ? Évidemment non.
C’est la raison pour laquelle je pense qu’il n’est désormais plus envisageable de développer un logiciel sans rendre son code source entièrement libre et accessible à toutes et tous.
On m’a rétorqué récemment que le code open source n’avait pas de valeur. Il n’a effectivement pas de valeur au sens patrimonial privé. Il a bien sûr une valeur patrimoniale dans le domaine public. D’ailleurs, les algorithmes d’intelligence artificielle savent coder parce qu’ils ont ingéré un grand nombre de codes sources dont la plupart sont tirés de logiciels librement accessibles.
Créer du code librement accessible, c’est aussi donner à l’intelligence artificielle l’opportunité de continuer de s’améliorer, tout en ayant du code qui ait valeur de référence, qui ait la confiance des parties prenantes. Le meilleur des deux mondes.
On entend souvent dire que le code fermé des grands éditeurs est plus rigoureux. C’est oublier que l’opacité sert surtout à masquer une dette technique souvent gigantesque. À l’ère de l’IA générative, qui menace d’inonder le web de code de mauvaise qualité, le logiciel libre ne gagne pas par magie : il devient notre station d’épuration. C’est grâce à la relecture par les pairs, à la transparence et aux filtres des communautés que nous préserverons du code de référence sain, empêchant les modèles d’IA de s’auto-empoisonner.
Le code libre n’a pas de valeur capitalistique en soi, mais c’est la communauté qui l’entoure, les personnes qu’il agrègent autour de lui, qui font sa valeur intrinsèque. Linux n’est rien sans sa communauté.
Les cas de Terraform remplacé par OpenTofu ou d’ElasticSearch remplacé par OpenSearch ont montré que lorsqu’une entreprise tente de refermer le code pour maximiser ses rentes, la communauté reprend sa souveraineté. L’intelligence artificielle va simplement généraliser cette mécanique : à mesure que la création de code se commoditise, toute tentative de rétropédalage vers du propriétaire sera balayée par la capacité collective à réimplémenter l’idée librement.
Survivront alors les entreprises qui auront compris que leur logiciel n’est pas leur valeur, mais plutôt leur maîtrise de ce logiciel et la preuve de cette maîtrise par la transparence totale du code écrit de ce dernier.
Au final, le code redevient ce qu’il a toujours été : une idée. On peut avoir le leadership sur une idée, mais surtout pas un contrôle ou une propriété sur elle. C’est ainsi que l’on peut réécrire l’œuvre de Proudhon ou de Marx grâce à l’intelligence artificielle, sans pour autant que les personnes qui font référence à ces idées n’arrêtent de citer Marx ou Proudhon.
Puisque ce blog est avant tout politique, nous allons maintenant revenir à des choses plus concrètes. Comme pour toute période de transition, il y aura forcément des perturbations. Il me semble évident que l’État a un rôle à y jouer.
D’abord et avant tout grâce à une législation qui prend en compte ce bouleversement généré par l’intelligence artificielle. Pour ce faire, il faudra des député·es formé·es à ces enjeux et exempts de tout lien avec les lobbies du numérique.
Ensuite, il sera nécessaire d’accompagner cette révolution en prenant garde que les emplois détruits d’un côté soient bien recréés de l’autre. Dans un monde où la maîtrise du logiciel créera la confiance plutôt que la propriété de ce dernier, il semble évident qu’il va falloir gérer cette transition, tout en conservant le capital humain jusqu’à ce nouvel état où ce dernier sera la condition sine qua non de cette confiance nouvellement établie.
En tant qu’enseignant dans le domaine de l’informatique, je déplore les énormes difficultés que les étudiant·es ont à trouver des stages dans la période actuelle. Si nous ne formons pas une nouvelle génération de développeur·euses, alors l’IA ne produira que des logiciels qu’elle sera en capacité de reproduire, et sera très certainement incapable d’innover ou de créer la confiance nécessaire pour les utiliser.
L’État doit comprendre que le vivier de développeur·euses et l’écosystème Open Source constituent notre réserve stratégique de souveraineté numérique. Sans compétences humaines pour relire, auditer et corriger ce que les IA produisent, notre société devient dépendante de boîtes noires exogènes. Il ne s’agit pas d’étatiser la création logicielle, mais de soutenir massivement les fondations indépendantes (Linux Foundation, Free Software Foundation, etc.) et de conditionner la commande publique du numérique à l’utilisation et au maintien de communs numériques.
L’intelligence artificielle n’a pas fini d’impacter le monde. Par cet exemple qui me touche de près, je voulais avant tout démontrer la nécessité d’une prise de conscience politique des différents enjeux que représente le développement de cette nouvelle technologie.
Je suis bien entendu à votre disposition. Si vous avez d’autres interrogations, il suffit de m’écrire.
Publié le dimanche 25 octobre 2026 à 13:30:00.